« On a cherché, cherché et à cette époque-là, il fallait des pas-de-porte pour louer un appartement,
Mamichette et Papou (parents d'Éliane) nous avaient prêtés 500.000 francs de l’époque, ce qui était une vraie petite fortune. Après c’était Fatheur (père d'Arman) qui payait le loyer.
Arman continuait de travailler chez son père et lorsque je me suis arrêtée de travailler, j’y allais pour le remplacer pour justifier l’argent qu’il nous donnait chaque semaine pour payer les factures.
C’est pour ça aussi que les premières années, on ne se servait pas du chauffage central au gaz, cela coûtait trop cher. On n’avait pas de réfrigérateur, on avait une glacière.
Il y avait un glacier qui passait tous les matins, on descendait avec la cuvette, on prenait le bloc de glace, on le mettait dans la glacière.
Évidemment il n’y avait pas de lave-vaisselle et il n’y avait pas de lave-linge non plus, ça n’existait pas, il y avait juste un réchaud qui était posé sur un socle, avec un four.
Je faisais bouillir les couches tous les jours, j’avais une bassine pour faire bouillir le linge, on faisait tout bouillir à l’époque. Et cela, il fallait le faire tous les jours.
Quand il y avait les draps il fallait les faire un par un : d’abord un prélavage, ensuite faire bouillir, ensuite laver, brosser, rincer et l’étendage.
Dans la cuisine il y avait un meuble à étagères; on a eu d’abord une première table qui était un peu petite.
Quand elle a été changée, même pour quatre, elle était bien pour deux à la rigueur trois personnes.
Après la petite glacière, on a eu le réfrigérateur plus tard. Je n'ai jamais eu de machine à laver.
On s'y est installés au moment de la naissance de Anne, avant Arman finissait son service militaire, moi j’étais à Paris avec toi.
Lorsqu'Arman a fini son service militaire on a habité chez Pachatte et Fatheur un moment, ce qui n’était pas extraordinaire pour moi.
Arman avait juste un cosy corner avec un lit assez petit. Moi quand j'étais fatiguée je m’endormais facilement à l’époque.
Il avait trouvé le moyen de m’accrocher le petit doigt à un fil qui lui-même reliait tous les objets qu’il y avait sur le bord du cosy corner. Quand je me suis retournée tout m’est tombé dessus !
« C’était le rêve !
Je n’aurais même jamais rêvé un appartement aussi chouette ! Mon rêve c’était simplement d’avoir un endroit chez moi, c’est tout, même une chambre de bonne. Même.
Les premières années, c’était vraiment le bonheur, c’était très gai dans cette maison, malgré les petites contraintes.
Dans les familles, souvent le papa et la maman dorment ensemble. Mais non, lui dormait dans son coin et moi je dormais dans la chambre au piano.
Au grand désespoir de Fatheur, nous n’avions pas demandé la superbe salle à manger en palissandre ou la chambre en ronce de noyer où il aurait été ravi de laisser tout cela.
C’est Arman qui avait dessiné tous les meubles, il a profité du fait pour les faire faire des fabricants de Fatheur. Il les avait fait faire sur-mesure.
Le seul élément électroménager que j’ai eu, cela a été le mixeur avec une centrifugeuse pour faire tous les jus de carottes, de pommes, de lait d’amandes.
Fatheur aurait rêvé d’installer ici un buffet, nanana, une salle à manger, éventuellement un canapé dans le coin, le lit, avec les meubles en ronce de noyer, oh bien non.
Ça ? ! On aurait pu avoir un super appartement. Mais c’est nous qui avons décidé. C’est moi qui faisais tous les rideaux, tous les trucs, tous les machins.
J’étais assez adroite avec la machine à coudre qui me venait de ma grand-mère paternelle, c’était mon héritage. ».
Première exposition d'Arman à la Galerie du Haut Pavé à Paris. Sa belle-mère achètera toute l'exposition de toiles abstraites !
« Installés Parc de la Californie, c'est Fatheur qui assume tout cela moyennant le fait qu'Arman aille travailler 'Au Foyer' : 100 francs par semaine à l' époque.
C'était des anciens francs, c'était vraiment pas grand chose, c'était juste de quoi se nourrir. On était végétariens, je faisais une nourriture très simple et très saine. Le soir c'était la soupe de légumes.
Il y avait soit des petites pâtes, soit du blé germé. De façon à ce que ce soit quelque chose de nourrissant. Après il y avait un dessert au lait que je faisais : c'était de la semoule au lait, du riz au lait.
Et puis éventuellement du fromage, mais vous n'étiez pas très fromage. Et à midi, c'était des légumes avec de l'orge germé. Il y avait un truc que vous adoriez tous : des toutes petites pâtes qui étaient comme des perles.
Vous n'avez jamais eu faim et nous non plus d'ailleurs.
Arman était très, très fort pour vendre en douce. Il allait livrer sur place et récupérer en douce le fric. Quand il vendait un tabouret ou une chaise, ou deux chaises, hop, il se débrouillait pour aller les livrer et il encaissait.
Il avait le chic pour trouver des bouteilles de bon vin chez les cavistes qui ignoraient totalement le prix de ce qu'ils avaient parce qu'ils avaient cela depuis des années dans leur stock.
Là c'était bombance : il faisait la cuisine. Par terre dans le salon, je mettais une couverture, on mangeait comme quand on invitait ».
« C'était sympathique et c'était gai, l'été des grandes bagarres à l'eau. La chambre au piano, qui était la nurserie avant, était la seule qui était épargnée.
On pouvait courir tout autour de la cuisine au lavoir, du lavoir par la salle de bain, de la salle de bain dans votre chambre, de votre chambre sur la terrasse, de la terrasse dans le living, dans un sens ou dans l'autre.
On commençait en général avec des seringues ensuite ça terminait carrément par des casseroles et après tout le monde se mettait à éponger évidemment. C'est ce que j'appelle joyeux, c'était joyeux.
C'était agréable, c'était sympa comme ambiance.
Je bricolais avec ce qu'on appelait la musique dodécaphonique, les douze tons. Et puis dès qu'il a pu acheter un piano, il y a eu une vente de pianos dans laquelle il a trouvé, pas très bon marché,
cette casserole, il n'y a pas d'autres mots, qui avait seulement l'air d'un piano, mais qui néanmoins me permettait de jouer un peu.
Quand vous étiez petits, moi je n'avais pas le temps, que de temps en temps, pendant la sieste en général ».
« À Nice j'allais chez Bouchara récupérer des coupons qu'ils soldent à la fin parce qu'ils n'ont que des métrages très limités, mais avec cela j'arrivais toujours à faire quelque chose.
Que ce soit pour vous habiller, pour m'habiller, à part les chaussures je faisais tout. Le tricot, oui le tricot c'était aussi un des trucs que je faisais avec vous le soir quand vous jouiez, là dans le living.
Vous jouiez avec Arman aussi après le dîner, c'était toujours le moment de jeu mais j'étais très stricte sur les horaires de coucher.
J'étais réglée comme du papier à musique pour arriver à tout faire et que tout soit correct.
À la maison mon unique uniforme, c'était des blouses croisées qui étaient à carreaux.
À côté de cela, je me faisais un truc pour les sorties et c'est tout. J'étais loin d'avoir les gardes robes qu'il y a maintenant. Il y avait très peu de confection et les confections, c'était extrêmement cher.
Il valait beaucoup mieux s'acheter à trois francs six sous un coupon et je trouvais toujours le moyen d'en faire quelque chose. Je me rappelle m'être fait une petite robe noire en velours, toute droite avec un grand décolleté.
Ce qui me coûtait le plus cher dans mes habillements un peu chic, c'était souvent une rose artificielle ou dorée ou noire ».

« C'était gai, toute cette période était très gaie, très sympa.
Ca s'est gâté bon, il y a eu un premier grand choc, cela été juillet, août, septembre, deux mois avant la naissance de Yves, on était allés dans la Sarthe.
J'avais eu envie de voir ma famille et d'échapper un peu à la grosse chaleur. Au retour, j'ai eu la maladresse de demander à Arman s'il m'avait été fidèle ?
- "bin, bin,bin, nananin…".
Chaque fois que je suis en état de gros, gros stress intérieur, je me gèle…
Au lieu de tout attraper et lui envoyer à la figure comme il eut été raisonnable de le faire, ce qui l'aurait peut être calmé ?
J'ai essayé de comprendre, mais en même temps j'avais l'impression que le monde s'effondrait autour de moi, qu'il ne m'aimait plus...
Les deux mois qui ont précédés la naissance de Yves, il m'assurait qu'il m'aimait nanana. J'ai essayé d'être plus intelligente et compréhensive qu'émotionnelle. Et puis cela s'est plus ou moins arrangé.
Le parti qui avait été pris, c'était de l'accepter. Il y a eu après d'autres histoires. C'était plus ou moins accepté. Mais j'étais beaucoup moins dans le bonheur épanoui ».
Le bonheur de leur installation Parc de la Californie s’affiche comme étendard de leur félicité relationnelle.
La concrétisation d’une vie jusque là hors sentiers battus et qui continue cette fois dans l’installation d’un quotidien plus traditionnel.
Très vite, les dissonances vont se manifester : les malentendus qui se tissent du rapport au quotidien d’une vie de couple avec trois enfants à gérer et les obligations qui s’en suivent.
Les difficultés financières qui s’accumulent. Son mode de gestion, à lui, de la question financière qu’il gardera chaotique jusqu’à la fin de sa vie !
L’adoption d’un mode de vie libertaire où elle n’est pas bien sûre de s’y retrouver malgré leur « on se dit tout, on ne se cache rien ».
Elle se doit à la mise en place d’une discipline horaire qu’il remet en question en décrétant qu’il ne veut surtout pas d’une famille « Illico ».
(Une série satyrique de l’époque de la vie de famille traditionnelle).
Pourtant, ils ne trahiront rien de leur engagement mutuel à dévorer le monde.
Un soir de grande discussion où suite à un énième déboire d’impayé, il rentre à la maison pour lui dire qu’on lui a proposé un travail de démarcheur immobilier, succès financier garanti.
Elle sera intraitable. Non, il doit continuer de profiter de la laxité offerte par son travail 'Au Foyer', ce magasin de meuble de son père, qui permet de juste faire bouillir la marmite.
Ils y passeront toute la nuit. Elle va le convaincre qu’il doit continuer d’avoir le temps pour ses pinceaux.
Quant à lui, du piano au tourne disque sans compter la discothèque qui suivra, il lui garanti, à elle, les temps d’opportunités à faire son trajet de rencontres musicales.
Et là encore jusqu’au bout.
Il est et restera son fidèle supporter.
Ce qui perdure, intact, malgré les divergences des réalités quotidiennes : C’EST CET ÉCHANGE ENTRE EUX, TOUT AZIMUT.
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