Épisode 7
JUSTE ATTENDRE QUE LES ENFANTS GRANDISSENT
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er  On avait trois amis qui étaient pères dominicains. Le père Jarrier était musicien. Le père Géraud qui a été défroqué, et le père Stève qui était épigraphiste à la mission française à Suse.
Un soir, il était venu nous rendre visite. On avait une relation avec le père Stève qui était cet appétit réciproque de la culture. Moi, j'avais avec le père Jarry une relation musicale. Un jour, il m'avait fait monter au buffet d'orgue faire une improvisation. Le père Géraud c'était différent. J'ai l'impression qu'il a commis la très grave erreur de tomber amoureux de moi. Je m'en doutais un peu. Lorsqu'il a dû en parler à ses supérieurs, on l'a envoyé en Amérique du Sud pour un bout de temps histoire de le guérir. Mais en fait cela ne l'a pas guéri. Parce qu'après, il a défroqué et puis il s'est marié.
L'idée est venue comme cela, comme toutes les idées qui à ce moment fusaient de tous les côtés.
« Mais il faut combien de temps pour y aller ? »
Il cherchait un moyen pour y aller à moindre coût. Pas question de prendre l'avion, le train, les autocars. L'idée nous avait amusé. Il avait dit : « il y en a pour maximum huit jours ».
Huit jours et huit jours pour revenir c'était jouable. On avait pris de quoi camper, on s'arrêtait dans les champs, parce que cela c'était fait par étapes.
Le problème, cela a été quand on cassé un truc de la 2 CV, là, on a dû se faire rapatrier à Ankara. Nos haltes étaient dans la nature comme en Bulgarie, on y avait dormi dans les champs. Arrivés à Istanbul, c'était chez les pères.
Dans les routes du plateau d'Anatolie, on a cassé un cardan. On s'est arrêté en pleine nature pour camper parce que, évidemment, c'est arrivé le soir. Le lendemain, il a fallu trouver le moyen de se faire rapatrier à Ankara par camion parce que la voiture ne marchait plus. L'entêtement d'Arman : ce n'est pas cela qui allait nous arrêter… On s'est installés le temps qu'il a fallu à Fatheur pour nous envoyer le cardan à Ankara.
Tous les conducteurs de 2CV n'avaient pas besoin d'être un grand spécialiste. Arman a réparé le cardan. On a déjà perdu les huit jours où on devait être à Choqâ Zanbil, on les a passé à Ankara.
Un autre problème s'est produit à Erzurum, pas très loin de la frontière iranienne, mais toujours en Turquie où à un passage de gué, on avait dû vider la voiture.
On allait de catastrophe en catastrophe. On est arrivé à Téhéran pour Noël.
Cela faisait je ne sais plus combien de temps que je n'avais pas été écouter la messe de minuit. Je suis née chrétienne catholique. J'avais appris au catéchisme. J'ai fait un retour au christianisme en ce qui me concerne.

On allait à chaque fois avec ces routes infernales... On avait décidé d'accompagner le père Stève jusqu'à Suse. On avait pu descendre quasiment en direct avec juste une nuit de camping et on est arrivé enfin à Choqâ Zanbil.
Là on a décidé qu'étant donné les problèmes qu'on avait avec la voiture, que l'on était très proches du Golfe persique, on allait plutôt descendre à cette ville pétrolière. D'ailleurs quand on y arrive cela sent l'oeuf pourri, il parait qu'on s'y fait. On a essayé par le consulat français de trouver un rapatriement par bateau. Parce que refaire la route, cela faisait déjà plus d'un mois qu'on était partis. Et surtout se dire : « on va pas refaire en sens inverse ».
On avait deux roues de secours, mais même les deux roues de secours, tous les soirs, la première chose à l'escale qu'il fallait trouver, c'était un endroit pour les réparer. À la limite, il aurait fallu y mettre de la paille dedans.
C'était complètement fou…
Le voyage en car, cela a été Persépolis et Shiraz et Ispahan. Pendant que, à cet endroit où ils avaient des pièces, ils réparaient la 2CV. On a eu le soutien des consulaires français. On habitait chez les pères, c'était sympa.
On a fait beaucoup d'escales comme cela. On a repris la route. On savait qu'on avait intérêt à s'arrêter dans les villages, d'abord pour trouver de quoi réparer les roues. Heureusement on a jamais eu les trois roues ensemble !
Quand on avait eu deux crevaisons, on avait pris l'habitude.
Il y avait aussi eu la pompe qui ne marchait plus et Arman avait bricolé un truc avec une ficelle qui passait par un câble sur le côté droit où j'étais. Je tirais sur la ficelle pour actionner la pompe.
C'était assez héroïque. On a pas eu au retour, d'aussi sévères incidents, c'est à dire de ceux à nous immobiliser.
Arrivés en France, quand on a vu le nom, OUF ! Même si on a une panne maintenant on arrivera toujours à rentrer chez nous.

C'était une grande aventure. »

1 Entretien Éliane Radigue / Marion Moreau du 20 février 2019
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… « Mon chemin est différent. Avec mes « Cachets », je me servais d’un objet pour inscrire une trace. C’est une des pistes de mon avancée vers l’objet. L’autre vient de la musique. Eliane, ma première épouse, travaillait avec le GRM, le Groupe de recherche musicale. L’appellation Allure d'Objet vient du vocabulaire employé par le GRM. Sous la direction de Pierre Schaeffer, inventeur de la musique concrète, des étudiants enregistraient des sons. Ils prenaient par exemple un abat-jour en opaline et le faisaient tinter. Ils enregistraient la tonalité et transformaient la vitesse des vibrations. Ils nommaient cette musique des « allures d’objets ». J’ai kidnappé ce mot pour m’en servir. La distorsion de l’impression sonore allait de pair avec la distorsion de l’impression picturale. Quand je déroulais mes objets trempés dans l’encre, j’imprimais leur allure. J’ai utilisé des œufs, une chaussure, des roulements à billes, des bouteilles, des ressorts... Je prenais tout ce qui pouvait laisser une trace un peu intéressante. »
2 Arman. Mémoires accumulés (p. 21). (Belfond) réédition numérique FeniXX. Édition du Kindle.
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« J'aime les techniques violentes : casser des objets, les écraser, les briser. »
3 Arman. Mémoires accumulés (p. 21). (Belfond) réédition numérique FeniXX. Édition du Kindle.
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 …« La première fois où il a fait cette implosion, je dormais et je me suis retrouvée couverte, recouverte des débris d’ampoules qu’il m’enlevait à la pince à épiler.
Il y en avait partout :  « Bouge pas ! Bouge pas ! Surtout ne bouge pas ! Ne bouge pas ! »
4 Entretien Éliane Radigue / Marion Moreau du 3 février 2019
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 « Pour pouvoir faire cette musique, je ne pouvais la faire que toute seule.

Maintenant, j'ai des musiciens qui viennent vers moi pour travailler avec moi. Plus tard quand j'ai eu mon synthétiseur et mon installation, des musiciens demandaient à travailler avec moi. Ils revenaient rarement deux fois, jamais même.
À l'époque, de toute façon, il fallait que je fasse avec des moyens qui me conviennent. La découverte de la musique concrète dans les années 50, mes stages au Studio de l'Essai de la rue de l'Université m'ont confirmé dans cette envie.
Par contre il est évident que cela n'était pas praticable à Nice. Pierre Schaeffer, en 1956, puisque j'ai le retour de courrier, c'est donc datable, m'avait donné une très jolie lettre pour la Radio Diffusion Niçoise où le directeur m'avait fort aimablement reçue. Mais j'ai eu le sentiment qu'il appréciait beaucoup plus mon anatomie que mes capacités, pour mettre à ma disposition deux heures de studio par semaine, à Nice. Il a écrit à Pierre Schaeffer qu'il était désolé, qu'il n'avait pas le temps. J'y serais peut être restée, parce que j'aurais eu d'autres envies. Cela m'aurait permis de travailler et à cette époque-là toutes ces installations techniques coûtaient une fortune.

Arman m'avait offert un petit Stellavox avec lequel il y avait dix minutes d'enregistrement. J'avais un boîtier à piles à côté, tout un bricolage, un bidulage, pour me faire des petits enregistrements par-ci, par-là. J'ai fait surtout des enregistrements de bruits naturels de mer, le vent, la pluie, les éboulements. Les éléments, c'est ce qui m'a permis après, quand je me suis séparée d'Arman et retrouvée chez Pierre Henry comme son assistante et que j'avais des heures de libres de studio, de faire la toute première pièce 'ELEMENTAL I' à partir de ces bandes-là. Et puis d'autres, avec les techniques de réinjection.
Mais en 1957 - 1958, cela devenait vraiment trop compliqué. On avait envisagé un moment de venir habiter à Paris, mais avec les enfants c'était trop difficile. C'était quand même beaucoup mieux à Nice. Chaque fois que j'allais à Paris, ce qui se passait à Nice ce n'était pas terrible. J'ai décidé qu'il fallait bien que quelqu'un reste à Nice tant qu'on ne pouvait pas avoir des gens sur qui compter pour partir trois jours, que ce soit pour Arman comme pour moi. Nos désirs ne pouvaient s'épanouir qu'à Paris, surtout moi, parce que Arman, finalement pouvait travailler à Nice comme il l'a fait d'ailleurs.
Cela s'est fait à un moment où j'avais un rendez-vous très important pour des projets. J'étais acceptée au studio de l'Essai, dans la mesure où je faisais profil bas : la petite stagiaire. Ce qui m'intéressait, c'était à la fois d'apprendre, découper, faire tous les montages.

Je donnais des conférences sur la musique concrète, d'abord dans la région niçoise, de Nice à Mouans-Sartoux, puis Cologne en Allemagne, Darmstadt, Amsterdam. J'avais un très beau projet aussi à ce moment-là, qui avait l'agrément de Maître Pierre Schaeffer. C'était la composition d'un film qui aurait été associé à ce qui se passait dans les arts plastiques à l'époque, pour lequel j'avais déjà contacté un certain nombre de galeries. Tout le monde était très enthousiaste autour de ce projet et la musique concrète et Pierre Schaeffer m'avait même adressée à des gens comme Pierre Braunberger, Alfred Dauman. J'avais un rendez-vous avec Alfred Dauman, quand la veille j'ai appris que Yves était malade et qu'il y avait une grève des trains qui se préparait, grande spécialité française. Et du coup j'ai décidé de partir le soir même et annuler ce rendez-vous.
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C'est dans la nuit dans le train que je me suis dit : « ce n'est pas possible, je ne peux pas continuer comme cela. »
5 Entretien Éliane Radigue / Marc Moreau du 2 juin 2018
Yves était tombé gravement malade. Dans ce train, j'ai pris la décision de dire : bon, c'est impossible.
Et donc, que ça suffisait comme ça et que j'arrêtais tout.
Quand j'arrête, j'arrête.
Et cela a été terminé pour moi.
C'est moi qui allait au magasin 'Au Foyer' quand Arman était à Paris.
À Nice, c'est Fatheur qui nous entretenait en payant les loyers, les factures et donnait cent francs par semaine.
6 Entretien Éliane Radigue / Marion Moreau du 5 février 2019



Notre manière de vivre sentait un peu le souffre. »
7 Entretien Éliane Radigue / Marion Moreau du 20 février 2019
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bonPoids S’il fallait dater le point de bascule concernant la situation de leur couple, c’est sans doute là le moment où va se rompre un équilibre qui ne réussira plus à se rétablir. 
Lui ne sait pas relayer dans le partage des tâches de s’occuper des trois enfants.
Se souvenir que de surcroit, il ne supporte pas l’absence.
Ils ont été précurseurs en bien des points quant à leur manière de vivre dans leur couple. 
Arman ne sait pas assumer le statut de père au foyer. 
Il aime qu’elle soit cette femme libre qui assume une carrière, là n’est pas la question. Il a toujours eu un côté un peu pygmalion dans ses relations amoureuses.
Assumer, seul, le quotidien, il ne sait pas faire. Sans oublier l’épineuse questions des jeunes filles au pair, sans compter celles dont il ne peut résister à vouloir toujours les conquérir.
 
Éliane va rentrer à la maison, abandonner ses projets de carrière qui promettent d’être brillants pour s’occuper des enfants.
Aussi le remplacer 'Au Foyer' lorsqu’il a besoin à son tour de liberté de mouvement.
Son tremplin à lui va être assuré : tout va démarrer en flèche. 

Après l’avoir empêché de se perdre dans un projet de vie politiquement correct : pour mémoire un projet de carrière de démarchage immobilier pour assurer les subsides familiaux. 
Éliane lui offre un tatami pour se déployer à sa mesure de liberté de mouvement.
 
On sait combien chez lui le tapis de judo relève d’un talent : IL VA S’Y DÉPLOYER.
    
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